UN CŒUR VIRGINAL

ROMAN

par

REMY DE GOURMONT

ONZIEME EDITION
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
MCMXX

Table


A

OCTAVE UZANNE


PRÉFACE

L'auteur avait pensé à qualifier ce livre: Roman sans hypocrisie; maisil a réfléchi que ces mots paraîtraient malséants, l'hypocrisie étantde plus en plus à la mode.

Il songea ensuite à: Roman physiologique; c'était encore pire, parcetemps de grands convertis, où la grâce d'en haut purifie si à proposles petites passions humaines.

Ces deux sous-titres écartés, il ne restait rien; alors il n'a rien mis.

Roman, c'est un roman. Et ce ne serait que cela, si l'on n'avait tenté,par une analyse sans scrupules, d'y dévoiler, si l'on peut dire, lesdessous d'un «cœur virginal», d'y montrer que l'innocence a sesinstincts, ses besoins, ses obéissances physiologiques.

Une jeune fille n'est pas seulement un jeune cœur, c'est un jeunecorps humain tout entier.

Tel est le sujet de ce roman, qu'il faut bien, tout de même, appeler«physiologique».

10 octobre 1906.


I.

Appuyée au mur de la vieille terrasse en ruine, envahie par les herbes,les acacias elles ronces, la jeune fille mangeait des mûres. Ellemontra, en riant, ses mains devenues violettes. M. Hervart releva latête et dit:

—Vous avez aussi des moustaches. C'est très drôle.

—Mais je ne veux pas être drôle.

Elle alla vers le ruisseau voisin, où elle trempa son mouchoir pour selaver les lèvres.

Les yeux retombés sur sa loupe, M. Hervart continua d'examiner la fleurde marguerite, où deux lygées écarlates, étroitement unis, ne faisaientplus qu'un seul insecte. Endormis dans un amour profond, ils nesemblaient encore vivre que par le frémissement léger de leurs longuesantennes. La femelle avait enfoncé sa trompe aiguë dans la fleur etle mâle, avec la sienne, semblait pomper de la volupté dans le colimmobile de sa compagne. M. Hervart aurait bien voulu assister à la finde cet entretien passionné, mais cela pouvait durer des heures encore;il se découragea.

«Je sais d'ailleurs, songeait-il, que le mâle ne meurt pasimmédiatement et au aussitôt dégagé il trotte, en quête de nourriture.J'aurais voulu voir le mécanisme de la désunion. Le hasard me donneracela. Que l'on observe les bêtes ou les hommes, il faut compter sur lehasard. Il y a aussi les longues persévérances....»

Après un mouvement de tète qui voulait dire, sans doute, que leslongues persévérances n'étaient pas son fait, il déposa doucement lafleur et ses amoureux sur le rebord de la terrasse. C'est alors qu'ils'aperçut enfin que Rose n'était plus là.

«Je l'aurai fâchée avec ma plaisanterie. C'était faux, d'ailleurs. Maisil y a des moments où cette enfant m'énerve avec son air de désirerdes caresses. Et si je mettais seulement la main sur son épaule, elleme giflerait. C'est un être singulier. Toutes les femmes sont des êtressinguliers et, entre toutes, les jeunes filles....»

Essuyant sa loupe avec soin, il enjamba le ruisseau et entra dans lebois.


M. Hervart avait une quarantaine d'années. Assez grand et mince, ilrestait parfois un peu voûté, quand la curiosité l'avait tenu penchétrop longtemps. Quoique un de ses yeux fût comme rétréci par l'usage dumicroscope, il avait le regard vif et net. Son visage clair, à la barbeblonde taillée en pointe, était agréable, sans attirer l'attention; et,s'il l'avait attirée, il ne la fixait pas.

Conservateur de la sculpture grecque, au musée du Louvre, ils'intéressait fort peu à la froide beauté des marbres et, moins encore,à l'ar

...

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