ABEL HERMANT

Mémoires pour servir à l’Histoire de la Société

Les Confidences
d’une Biche

1859-1871

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33

M DCCCCIX

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,y compris la Suède et la Norvège.

Published June 24th 1909.Privilege of copyright in the United States reserved underthe Act approved March 3rd 1905 by M. Abel Hermant.

Les
Confidences d’une Biche

I
LA SOLFÉRINO

Bien qu’il n’y ait pas, à la rigueur, de dénouementsdans l’ordre de la réalité, je me flattaisd’en tenir un, le jour où j’ai raconté ledernier exploit conjugal de M. le vicomte deCourpière. J’espère qu’on se rappelle qu’il avaitlaissé prononcer le divorce contre lui, par défaut ;après quoi il était revenu dans le domicilecommun à titre d’époux exclusivementchrétien, la petite formalité civile ayant pourunique effet d’abolir un contrat de mariageincommode et de permettre à Monsieur levicomte une plus libre disposition de l’immensefortune que lui avait apportée en dot Madamela vicomtesse. Rien ne faisait présager que cenouveau modus vivendi ne fût pas in æternum.La piété de Madame la vicomtesse le garantissait.Mais il n’est pas de sainte à qui la tête nepuisse tourner. Un beau matin, elle avisa Maurice,en termes courtois, qu’il ferait bien des’assurer d’un autre logement, vu qu’elle épousaitle précepteur des enfants dans une quinzainede jours ; elle n’avait point voulu qu’ilapprît cette nouvelle par les publications, quiétaient pour dimanche prochain ; elle regrettaitde lui causer ce dérangement, mais il devaitcomprendre à quel sentiment de haute délicatesseelle obéissait en le priant de vouloir bienfaire ses malles. M. de Courpière, qui n’avaitjamais surveillé ni soupçonné son épouse chrétienne,fut pris à l’improviste et ne put que s’incliner.

Je ne cherche pas à colorer l’invraisemblancede cette péripétie, mais elle a un côté plaisant.Le tour de Madame la vicomtesse vaut celui queje viens de rappeler que lui avait joué naguèrele vicomte ; c’est la réponse de la bergère auberger. Je ne pus me défendre de sourire, maisje mesurai le désastre. M. de Courpière était-ilen état de recommencer une vie, comme font,paraît-il, les Américains à tout âge, après uneruine ou une faillite ? Il me semblait un peufatigué. Pouvait-il plaire encore ? Je ne voyaispour lui que le commerce des automobiles, quipériclite, ou celui des objets anciens, qui fleuriraen France tant qu’il y subsistera une noblesse.

Il ne me laissa point trop, heureusement,dans une inquiétude si préjudiciable à ma santé.Je ne crois pas que jamais homme frappé de lafoudre ait demandé si peu de temps pour s’enremettre. Je sentis d’abord qu’il avait pris unparti, quoiqu’il ne me dît point lequel. Il s’établitdans l’une de ses garçonnières qui lui étaitrestée pour compte, et il se remit aux fiacresavec un air de naturel bien touchant : il renfonçaitson dégoût, pour ne pas humilier les cochers,j’imagine, comme les dames de charitéqui visitent des pauvres. Enfin, il se créa, enquinze jours, une multitude de relations nouvellesoù il me fit participer ; car il n’est pashomme à se détourner de ses amis dans la mauvaisefortune (j’entends la sienne).

Je ne sais trop ce qu’il pensait trouver chezses nouvelles connaissances, mais je crois qu’ilne l’y trouvait point, car il ne faisait

...

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