La fatalité qui a poursuivi Furetière pendantsa vie s'est attachée après sa mort àses écrits. Cet auteur, d'une incontestableoriginalité, d'un immense savoir et d'unerare intelligence au travail, peut passerpour exemple de ce qu'une seule mauvaise qualité peutfaire perdre à une réunion de facultés éminentes.
Le procès du Dictionnaire, une des causes célèbresde la littérature, est trop connu pour que je croie devoirm'en faire en cette occasion le rapporteur aprèstant d'autres[1]. Les pièces en sont d'ailleurs à la dispositionde tout le monde: il y a eu jusqu'à quatre éditionsdes Factums.
[1] Les démêlés de Furetière avec l'Académie ont été, endernier lieu, analysés par M. Francis Wey dans un article dela Revue contemporaine (Juillet et Août 1852), dont nous noussommes appuyé plus d'une fois dans la première partie decette notice.
Bien qu'il soit assez difficile d'émettre un jugementfavorable sur l'une ou l'autre des deux parties, on resteconvaincu après lecture que Furetière n'eut pas seulementpour lui l'esprit et la verve, et qu'il eut quelqueraison d'exciper de sa bonne foi.
Ce n'est pas sans étonnement que nous voyons, dansle Discours préliminaire de la dernière édition du Dictionnairede l'Académie françoise, le secrétaire perpétuelreproduire contre l'auteur du Dictionnaire universelcette vieille accusation d'avoir dérobé le travail deses confrères. Il eût été digne de l'Académie, digne deM. Villemain, de rendre enfin justice au mérite de Furetièreet d'accorder à ses torts le bénéfice d'une prescriptionde près de trois siècles.
Les pamphlets de Furetière, en raison de la supérioritédu talent de l'auteur, qui en a fait de véritables modèlesen ce genre d'écrits, ont naturellement survécu àceux de ses adversaires. Néanmoins le recueil en deuxtomes imprimé en Hollande, après sa mort (Amsterdam,Henri Desbordes, 1694, in-12), en contient quelquepartie, notamment le Dialogue de M. V., de l'Académiefrançoise et de l'avocat L. M., dont l'académicien Charpentier,le plus vivement attaqué, il est vrai, des ennemisde Furetière, s'est reconnu l'auteur[2]. On y voitFuretière accusé d'avoir prostitué sa sœur pour se mettreen état d'acheter la charge de procureur fiscal del'abbaye de Saint-Germain-des-Prés; il y est dit qu'il sedéshonora dans ce poste par des prévarications et qu'ils'y fit le protecteur déclaré des filous et des filles publiques;on y raconte comment il abusa de sa chargepour escroquer, par une manœuvre qui, selon le vocabulairemoderne, seroit qualifiée de chantage, le bénéficed'un jeune abbé; enfin, retournant une plaisanterie deFuretière contre lui-même, l'auteur prétend que le RomanBourgeois,—ce détestable ouvrage—a été dédiépar lui au bourreau, comme au seul patron digned'une telle œuvre. Ce mensonge, dont l'audace confondle lecteur, s'est néanmoins accrédité pendant deux centsans près des esprits prévenus.
[2] «J'avois déjà commencé à lui ripo